Ce qui est normal et ce qui doit alerter.
Quand je travaillais en pouponnière, il y a eu une période où les morsures rythmaient nos journées : les petits se mordaient très régulièrement les uns les autres. Sur le moment, j’avais beaucoup de mal à savoir comment réagir. Ce sont mes collègues éducatrices de jeunes enfants qui m’ont aidée à y mettre du sens, et je me suis beaucoup documentée. J’ai alors observé par moi-même ce que j’avais lu : à mesure que les enfants apprenaient à parler, les comportements agressifs s’espaçaient.
Ce n’est pas de votre faute
Un enfant n’apprend pas à être agressif : comme la plupart des petits, il pousse, tape ou mord dès la fin de sa première année de vie (Tremblay), bien avant de savoir dire ce qu’il ressent. C’est comme ça, c’est une découverte. Ce qu’il doit apprendre, c’est à ne pas être agressif. S’il tape, ce n’est pas par méchanceté : il n’a pas encore d’autres outils. Il découvre vite qu’un tel geste provoque une réaction vive et immédiate, cherche ce qui la déclenche ou non — c’est ce qu’on appelle « tester » — et comprend peu à peu que les réactions des proches sont négatives, et qu’il doit transformer son geste.
On peut se représenter l’émotion comme une eau qui monte. On ne tarit pas la source — la colère est légitime, on l’accueille — mais on lui aménage un passage, pour qu’elle s’écoule sans tout emporter, sans s’emporter elle-même en agressivité. C’est toute la distinction entre l’émotion, qu’on accueille, et le comportement, qui doit rester acceptable : si votre enfant tape sous le coup de la colère, ce n’est pas sa colère qu’on refuse, c’est le geste.

En grandissant, l’agressivité change de forme
L’eau, en grandissant, se creuse de nouveaux canaux. L’agressivité physique recule : elle ne disparaît pas, elle se déplace. Vers les mots, d’abord — l’insulte lancée en pleine figure, encore visible, qu’on peut reprendre. Puis vers quelque chose de plus discret : l’agressivité indirecte.
L’agressivité indirecte, c’est une autre manière de faire mal. Pas de marque, pas de bruit : on exclut (« t’es plus mon ami »), on lance une rumeur — qui peut glisser vers le harcèlement —, on use de chantage affectif. Et qu’on ne s’y trompe pas : discret ne veut pas dire anodin. Une exclusion ou une rumeur font tout aussi mal qu’un coup (Brendgen) : c’est une violence à part entière.
Ce qui la rend difficile à repérer, c’est qu’elle se cache : en grandissant, l’enfant craint d’être pris, et agit à l’abri du regard, dans le dos de l’adulte.
Chez l’adolescent, l’eau emprunte particulièrement un canal non-verbal. La porte qui claque, les yeux levés au ciel, ce regard qui vous dit « tu es débile ». C’est le même phénomène que la morsure du tout-petit, sous une autre forme — parents d’ados, vous n’êtes pas hors sujet.
Le but ultime est qu’au fil des années, toute colère puisse trouver un exutoire afin de ne pas se transformer en agressivité. Mais, entre nous, qui n’a pas du tout fait preuve d’agressivité indirecte depuis le début de l’année ?
Ce qui est normal, ce qui doit alerter
Normalement, ces canaux se construisent avec l’âge. Tremblay le montre : l’agressivité physique, fréquente chez les tout-petits, augmente jusque vers trois ans, puis décline à partir de trois ans et demi, à mesure que l’enfant apprend à poser des mots, à patienter, à gérer ses émotions. Elle devient rare vers cinq ans.
Taper, à deux ans, n’a rien d’anormal : la plupart des enfants ne sont qu’occasionnellement agressifs et passent l’essentiel de leur temps à jouer paisiblement. Mais nous, adultes, retenons que ce week-end notre enfant a tapé son cousin — et oublions tout le reste du temps passé ensemble sans le moindre geste violent.
Ce n’est donc pas la présence de l’agressivité qui doit alerter, mais le fait qu’elle ne recule pas : qu’elle persiste, s’intensifie, ou ne s’apaise pas avec le temps.
Un signal mérite l’attention : une rechute forte, un retour soudain de l’agressivité chez un enfant qui s’était apaisé. C’est souvent le signe qu’il s’est passé quelque chose — l’enfant est peut-être lui-même victime, ou traverse un bouleversement qu’il ne sait pas nommer. Là, il faut chercher à comprendre très vite ce qu’il se passe.
D’autres signaux invitent à en parler : une agressivité qui isole l’enfant — est-ce elle qui l’isole, ou l’isolement qui la nourrit ? —, une mise en danger de lui ou des autres, des actes qu’il ne relie pas à leurs conséquences, une absence de remords.
Dans ces situations, on ne reste pas seul. Quand l’agressivité demeure très élevée, des professionnels peuvent évaluer ce qu’on appelle un trouble oppositionnel avec provocation (TOP) : c’est leur rôle, pas celui d’un parent inquiet — ni le mien. Le mien, c’est de vous aider à y voir clair et, si besoin, de vous orienter. Deux pièges, enfin, guettent : juger (l’enfant « méchant », les parents « dépassés ») ou banaliser — « normal » ne veut pas dire qu’on laisse faire.
Sur le moment : comment réagir face à l’agressivité ?
Quand la crise de colère éclate, c’est l’adulte qui donne le ton. Garder son calme — inutile d’ajouter de l’eau au torrent, se mettre à hauteur de l’enfant, arrêter le geste si possible, et s’occuper en premier de celui qui a été blessé.
Je commence toujours par nommer ce que vit la victime et les conséquences du geste : « tu m’as fait mal », « il est triste, il faut soigner son bras. » Pour une agression indirecte : « Elle est blessée, elle a honte car les autres croient ce que tu as dit. » Et si la victime le souhaite et le peut, on la laisse exprimer elle-même son ressenti : c’est encore plus fort que notre parole.
Vient ensuite le moment de reprendre l’enfant — sur son geste, jamais sur ce qu’il est : c’est le geste qui n’est pas correct, pas lui.
Faut-il punir ? Pour ma part, je ne crois pas à la punition pour la punition. Je préfère la sanction : une conséquence qui a du sens et découle du geste. On ne joue plus dans la chambre avec son frère ; on quitte le réseau social sur lequel on insulte ; on regarde ensemble un documentaire sur le harcèlement. Puis vient la réparation — un dessin, une lettre d’excuse —, à la mesure de l’âge.
Une fois la réparation faite se joue l’essentiel : on reprend le fil. Ce qu’il s’est passé, pourquoi, et, à chaque étape, ce que l’enfant aurait pu faire autrement. On consolide les berges avant la prochaine montée. Chez les tout-petits, cela va très vite ; avec les plus grands, on peut laisser le temps faire, pour quelque chose de plus réfléchi.
Au quotidien : transformer l’agressivité
L’essentiel, pourtant, ne se joue pas dans la crise, mais avant : par temps calme, c’est là qu’on creuse les canaux à l’avance.
Le premier levier, ce sont les mots. Aider l’enfant à reconnaître ce qu’il ressent, à repérer le besoin caché derrière l’émotion, puis à le dire posément. Plus il a de mots, moins il a besoin de ses poings.
Pour cela, on joue ! Rejouer les situations avec des Playmobil, des Lego, des Barbies permet d’expérimenter sans risque. On rebondit aussi sur le réel : devant la colère d’un autre enfant, « et toi, à sa place, tu aurais fait quoi ? ». On questionne aussi son propre rôle : « dans ce cas là, comment je pourrais t’aider à faire redescendre la pression ? ». Avec l’adolescent, c’est un film vu ensemble qu’on prolonge : on le questionne, on l’invite à se glisser dans la peau d’un personnage. On garde le lien avec l’ado et ce qu’il vit en lui.
On peut aussi offrir d’autres exutoires, selon ses passions : l’énergie a besoin d’une sortie. Certains se lanceront dans des œuvres d’art, d’autres dans du sport : on sublime sa colère.
Reste le plus exigeant : nous. L’adulte est un modèle — et même imparfait, il montre le chemin : « Je m’isole, je suis trop énervé, j’ai besoin de calme », puis « je m’excuse de t’avoir parlé comme ça ». La sanction et la réparation, pour soi aussi.
Enfin, un cadre de vie qui fait du bien — sommeil, rythme, repères — apaise le terrain. Du tout-petit à l’ado, les bases ne changent pas : seules les situations, et les mots pour les dire, se complexifient.
Vous avez déjà beaucoup entre les mains
L’agressivité de votre enfant n’a rien d’anormal. C’est une étape, un langage qui précède les mots, et qui s’apaise à mesure qu’il apprend à faire autrement. Vous n’êtes pas un mauvais parent, et vous avez déjà de quoi l’accompagner : nommer les émotions, rejouer les situations, offrir d’autres sorties à cette énergie, montrer l’exemple même imparfait.
Et si vous sentez que vous tournez en rond, ou que vous aimeriez aller plus loin, je peux vous aider : à y voir plus clair, à ouvrir le dialogue sur les émotions avec votre enfant. Le premier appel est gratuit — l’occasion d’en parler, simplement.
Parce qu’on ne tarit pas une rivière. On lui apprend, patiemment, à trouver son chemin.
Sources
- Tremblay, R. E. (2022). Développement et prévention de l’agressivité physique.
- Brendgen, M. (2012). Développement de l’agressivité indirecte avant l’entrée à l’école.
